
Mi-ramadan. Un vendredi. Ça m’est venu comme ça : j’ai eu envie d’une
poutine . C’était le gala de la XXX, la compagnie pour laquelle je travaille. Nous sommes allés danser ensuite. En descendant de la voiture, vers minuit moins vingt, j’ai aperçu un magasin Mac-Tro (pour les intimes). J’en ai eu tout de suite l’eau à la bouche. Leur poutine n’est bien entendu pas la meilleure, mais dans le royaume des aveugles, le borgne est roi. C’est quoi le rapport O. ? C’est clair. La poutine du Mac-Tro est la borgne dans le royaume des vraies poutines. Un dessin avec ça ?
Je me suis dirigé directement vers la porte de l’estimable succursale d’alimentation rapide. J’ai ouvert la porte. Enfin, c’est ce que je voulais faire. Elle n’a pas bougé d’un pouce. Fermé ? Oui. À 23h 30. Non seulement, ils mettent des produits chimiques dans leur viande, mais en plus ils se permettent d’être ponctuels. Je la veux ma poutine moi !
Je baisse la tête et avance. Je n’y peux rien. Ce n’est pas
Lwazzani ici. Je ne peux pas demander
gentiment qu’on me fasse une dernière poutine, parce que j’ai atrocement faim, que ma cousine est malade et que le chien de mon voisin n’arrête pas de japper de la nuit. Non. Je ne peux pas. C’est l’Amérique ici. On ferme à 23h30. Paf. Dans la gueule.
Nous sommes allés au
Rouge. J’étais le seul gars avec quatre jeunes filles. Dès que j’allais aux toilettes, un troupeau de
body-buildés,
bleachés,
rasés de plus près venaient aborder mes collègues. Dès que je revenais…bein, ils restaient là. C’est l’Amérique ici. Et puis, qu’est-ce que j’en avais à foutre. J’ai siroté mes Perrier-citrons tranquillement, l’un après l’autre, en faisant semblant de reconnaître des chansons dont je n’avais jamais entendu parler. Bleachés se déhanchaient. Body-buildés poussaient. Rasés de plus près faisaient du lipsink. Siliconées ne faisaient rien. Il suffit d'être dans ce cas-là...J’ai passé une bonne soirée. Même si je n’arrêtais pas d’imaginer la délicieuse poutine que j’allais dévorer à 3h 30 du matin avant de me coucher. Une poutine, ça doit rassurer, avant une journée de jeûne, non ? L'avenir nous le dira.
À 3h, tout le monde dehors. Plus d’alcool. On est à Montréal, pas à Madrid. R. me propose de me raccompagner, ainsi que deux autres filles. J’accepte. Arrivé sur le coin de la rue F. et O., je vois la lumière du Mac-Tro national de mon quartier briller dans le noir. Mon oasis. Ma bouée de sauvetage. Mon avenir.
R., tu peux me laisser ici. Je la veux la poutine. Je la veux. Je la veux. Je la veux. Quand je rentre, il y a une dizaine de jeunes saouls qui viennent prendre leur ration d’
anti-vomitifs dans leur cher Mac-Tro. Ils sont attablés devant leurs frites et hamburgers. Il y a du sel partout sur les tables. C'est la pagaille. Mais ça sent bon. C'est le bordel. Mais je la veux ma poutine. Je fais la queue. Trois personnes sont en avant de moi. Le premier a une cigarette éteinte sur les lèvres. On dirait que dès qu’il va attraper son cheeseburger et ses frites, il va courir dehors pour allumer sa clope. C’est si
addictif que ça, la cigarette ? La deuxième personne tient péniblement debout. Ses yeux convergent vers le milieu de temps en temps, elle les replace et replace sa mèche orange verdâtre en même temps. Une fois, deux fois, trois fois. Dommage que je n’aie pas une paire de ciseaux sur moi. La troisième personne est un jeune garçon de 13-14 ans. Il a l’air fatigué. Des cernes. Des cheveux sales. Il est pâle. Je regarde autour de moi et je ne vois aucune personne susceptible d’être son parent. Que fait-il là à cette heure tardive de la nuit ? Est-il seul ? A-t-il été kidnappé ? Je suis sur le point de composer le 911, quand une dame légèrement bedonnante sort des toilettes, s’approche de lui et lui demande tout de go :
Pis, ça arrive-tu ces patates frites ?
Victime des nouvelles sensationnelles. LNC. TSQ. TAV. MdeJ. Allez vous faire foutre. Vous vous infiltrez quand même dans ma tête, y a rien à faire.
Arrive mon tour. J’ai du mal à parler tellement j’en ai l’eau à la bouche. Une fontaine.
Je vais prendre un trio Big-Sac et à la place des frites, je prendrai une poutine. Il n’y a pas de poutine aujourd’hui. Ils font exprès ou quoi ? Je sais, je n’aime pas le Mac-Tro. Je sais, je n’arrête pas de parler contre eux, dans leur dos, de leurs produits chimiques, de leurs litres de coca, de leurs frites douteuses, de leur ketchup, mayonnaise, moutarde, pain enrichi, de leurs millions de profits et du salaire dérisoire de leurs employés. Je sais. Mais aujourd’hui, je viens en traître. J’ai besoin de ma poutine. Vous pourriez quand même faire un effort, non ? Faites comme si je n’avais jamais rien dit.
Okay. Je prendrai le trio Big-Sac. Avec un thé glacé, pas de glaçons.Je monte la pente de ma rue, tout en mangeant mes frites. Un homme au pantalon agrémenté de quelques tâches de sang
cute s’approche de moi. Je l’attends.
Je ne suis pas dangereux, je ne suis pas dangereux. Même si tu l’étais, c’est un peu trop tard maintenant. Tu es là. Et la pente. Et je ne prends pas de stéroïdes. Et puis, j’veux les manger ces frites, moi. C’est correct, je t’attends vieux. Comme avait dit Tarik Bnou Ziad : La mer est derrière vous et l'ennemi devant vous. Vers où s'enfuir ? (traduction libre de l'arabe au français d'une traduction non moins libre du berbère à l'arabe) Il veut aller à Sherbrooke. Sa blonde est malade. Il a consommé. Je lui tends un dollar et m’apprête à partir, quand il m’attrape par la main et me dit :
il me manque seulement onze dollars pour partir. J’arrête de manger mes frites et le regarde dans les yeux.
Tu t’attends quand même pas à ce que je te donne onze dollars, non ? En plus, z’ont même pas de poutine au Mac-Tro, ce soir ! Je reprends mon chemin. Les frites ne sont pas très bonnes. Je suis déçu.
Quand j’arrive chez moi, le Big-Sac a refroidi. Je suis contre le micro-ondes. Je n’ai donc pas de micro-ondes. Je le mange tel quel. J’ai encore faim. Mais il est 4h du matin. le temps d’aller se coucher. Et faire de beaux rêves. Mais mes rêves ont un seul et même thème : la maudite poutine. J’en rêve toute la nuit. Et le lendemain. Et le surlendemain.
Hier, au Lafleur du carré St-Louis, j’ai pris une poutine moyenne. Ou dois-je dire une moyenne poutine ? Parce que, je veux que vous le sachiez, elle était très bonne. Je l’ai mangée en marchant vers chez moi. Pour brûler les calories. (Mon œil. Le mien, pas celui de la deuxième personne du Mac-Tro, celle dont les yeux convergeaient. Enfin...). Sur mon lecteur MP3,
Buena Vista Social. Je ne sais comment vous décrire ça, mais écouter nos amis Cubains chanter de leur voix mélancoliquement heureuse des chansons sans âge, en mangeant de la poutine richement grasse sur la rue Sherbrooke en me dirigeant vers l’est (la direction est importante ici), est une expérience unique. C’est comme manger un Big-Mac, avec un t-shirt arborant l’image du Ché, des lunettes Ray-Ban et un
ruban-rose-sida.
C’est unique.
Bizarre.
Incohérent.
Je m’en fous.
Je l’ai finalement mangée ma poutine.
Engloutie même.
* : Le narcissisme n'a pas de limites. Labels: Arts culinaires, Histoires de tous les jours, Ludisme