Friday, November 21, 2008

J'ai déjà froid !

Oui. Très froid même. Et je n'ose croire que le printemps, c'est dans six mois. Horrible comme pensée !

J'écris ça comme ça. Parce que je ne suis pas inspiré pour un "vrai texte". Ne m'en voulez pas !

- Sur le toit de mon balcon, un écureuil a trouvé demeure. Un petit trou et paf : monsieur l'écureuil a emménagé. Prenant ses aises, rentrant et sortant quand il veut. C'est mignon. C'est presque romantique. Mais ça craque la nuit et, parfois, ça me réveille. J'ai la constante impression que le toit va soudainement s'effondrer et que je me retrouverai tête-à-tête avec Mr l'écureuil. Qu'en ferai-je ? Déjà un chat, j'ai du mal. Un écureuil...? Ça joue au poker, ça ? Ça fait des blagues ? Ça cuisine bien ? ...

- Demain, pour la première fois de ma vie, je vais, peut-être, vendre des livres. Salon du livre de Montréal. Je suis super excité. J'ai toujours rêvé de faire "ça", ne serait-ce qu'une fois. Je vous reviens là-dessus, dès que j'en ai le temps.

- J'écoute I'll kill her de Soko, une petite perle. Hit dans certains pays d'Europe (Pays-Bas, entre autres), cette chanson me fait sourire à chaque fois. Parce que l'accent. Parce que le sujet...

- Je lis Le livre de l'intranquillité (Pessoa) que j'ai acheté à Paris (ça fait "jet-set", comme phrase !). Ça faisait longtemps que je le cherchais. C'est paisible. Tranquille (malgré le titre). C'est à la limite du déprimant. Vous l'aurez compris : c'est génial (sourire) ! J'aime !

- Je bois beaucoup de café. Moi qui ne buvais (presque) jamais de café. La vie est pleine de petites surprises !


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Wednesday, October 17, 2007

Moi*, la poutine et Mac-Tro


Mi-ramadan. Un vendredi. Ça m’est venu comme ça : j’ai eu envie d’une poutine . C’était le gala de la XXX, la compagnie pour laquelle je travaille. Nous sommes allés danser ensuite. En descendant de la voiture, vers minuit moins vingt, j’ai aperçu un magasin Mac-Tro (pour les intimes). J’en ai eu tout de suite l’eau à la bouche. Leur poutine n’est bien entendu pas la meilleure, mais dans le royaume des aveugles, le borgne est roi. C’est quoi le rapport O. ? C’est clair. La poutine du Mac-Tro est la borgne dans le royaume des vraies poutines. Un dessin avec ça ?

Je me suis dirigé directement vers la porte de l’estimable succursale d’alimentation rapide. J’ai ouvert la porte. Enfin, c’est ce que je voulais faire. Elle n’a pas bougé d’un pouce. Fermé ? Oui. À 23h 30. Non seulement, ils mettent des produits chimiques dans leur viande, mais en plus ils se permettent d’être ponctuels. Je la veux ma poutine moi !
Je baisse la tête et avance. Je n’y peux rien. Ce n’est pas Lwazzani ici. Je ne peux pas demander gentiment qu’on me fasse une dernière poutine, parce que j’ai atrocement faim, que ma cousine est malade et que le chien de mon voisin n’arrête pas de japper de la nuit. Non. Je ne peux pas. C’est l’Amérique ici. On ferme à 23h30. Paf. Dans la gueule.

Nous sommes allés au Rouge. J’étais le seul gars avec quatre jeunes filles. Dès que j’allais aux toilettes, un troupeau de body-buildés, bleachés, rasés de plus près venaient aborder mes collègues. Dès que je revenais…bein, ils restaient là. C’est l’Amérique ici. Et puis, qu’est-ce que j’en avais à foutre. J’ai siroté mes Perrier-citrons tranquillement, l’un après l’autre, en faisant semblant de reconnaître des chansons dont je n’avais jamais entendu parler. Bleachés se déhanchaient. Body-buildés poussaient. Rasés de plus près faisaient du lipsink. Siliconées ne faisaient rien. Il suffit d'être dans ce cas-là...J’ai passé une bonne soirée. Même si je n’arrêtais pas d’imaginer la délicieuse poutine que j’allais dévorer à 3h 30 du matin avant de me coucher. Une poutine, ça doit rassurer, avant une journée de jeûne, non ? L'avenir nous le dira.

À 3h, tout le monde dehors. Plus d’alcool. On est à Montréal, pas à Madrid. R. me propose de me raccompagner, ainsi que deux autres filles. J’accepte. Arrivé sur le coin de la rue F. et O., je vois la lumière du Mac-Tro national de mon quartier briller dans le noir. Mon oasis. Ma bouée de sauvetage. Mon avenir. R., tu peux me laisser ici. Je la veux la poutine. Je la veux. Je la veux. Je la veux.

Quand je rentre, il y a une dizaine de jeunes saouls qui viennent prendre leur ration d’anti-vomitifs dans leur cher Mac-Tro. Ils sont attablés devant leurs frites et hamburgers. Il y a du sel partout sur les tables. C'est la pagaille. Mais ça sent bon. C'est le bordel. Mais je la veux ma poutine. Je fais la queue. Trois personnes sont en avant de moi. Le premier a une cigarette éteinte sur les lèvres. On dirait que dès qu’il va attraper son cheeseburger et ses frites, il va courir dehors pour allumer sa clope. C’est si addictif que ça, la cigarette ? La deuxième personne tient péniblement debout. Ses yeux convergent vers le milieu de temps en temps, elle les replace et replace sa mèche orange verdâtre en même temps. Une fois, deux fois, trois fois. Dommage que je n’aie pas une paire de ciseaux sur moi. La troisième personne est un jeune garçon de 13-14 ans. Il a l’air fatigué. Des cernes. Des cheveux sales. Il est pâle. Je regarde autour de moi et je ne vois aucune personne susceptible d’être son parent. Que fait-il là à cette heure tardive de la nuit ? Est-il seul ? A-t-il été kidnappé ? Je suis sur le point de composer le 911, quand une dame légèrement bedonnante sort des toilettes, s’approche de lui et lui demande tout de go : Pis, ça arrive-tu ces patates frites ?

Victime des nouvelles sensationnelles. LNC. TSQ. TAV. MdeJ. Allez vous faire foutre. Vous vous infiltrez quand même dans ma tête, y a rien à faire.

Arrive mon tour. J’ai du mal à parler tellement j’en ai l’eau à la bouche. Une fontaine. Je vais prendre un trio Big-Sac et à la place des frites, je prendrai une poutine. Il n’y a pas de poutine aujourd’hui. Ils font exprès ou quoi ? Je sais, je n’aime pas le Mac-Tro. Je sais, je n’arrête pas de parler contre eux, dans leur dos, de leurs produits chimiques, de leurs litres de coca, de leurs frites douteuses, de leur ketchup, mayonnaise, moutarde, pain enrichi, de leurs millions de profits et du salaire dérisoire de leurs employés. Je sais. Mais aujourd’hui, je viens en traître. J’ai besoin de ma poutine. Vous pourriez quand même faire un effort, non ? Faites comme si je n’avais jamais rien dit.

Okay. Je prendrai le trio Big-Sac. Avec un thé glacé, pas de glaçons.

Je monte la pente de ma rue, tout en mangeant mes frites. Un homme au pantalon agrémenté de quelques tâches de sang cute s’approche de moi. Je l’attends. Je ne suis pas dangereux, je ne suis pas dangereux. Même si tu l’étais, c’est un peu trop tard maintenant. Tu es là. Et la pente. Et je ne prends pas de stéroïdes. Et puis, j’veux les manger ces frites, moi. C’est correct, je t’attends vieux. Comme avait dit Tarik Bnou Ziad : La mer est derrière vous et l'ennemi devant vous. Vers où s'enfuir ? (traduction libre de l'arabe au français d'une traduction non moins libre du berbère à l'arabe) Il veut aller à Sherbrooke. Sa blonde est malade. Il a consommé. Je lui tends un dollar et m’apprête à partir, quand il m’attrape par la main et me dit : il me manque seulement onze dollars pour partir. J’arrête de manger mes frites et le regarde dans les yeux. Tu t’attends quand même pas à ce que je te donne onze dollars, non ? En plus, z’ont même pas de poutine au Mac-Tro, ce soir !

Je reprends mon chemin. Les frites ne sont pas très bonnes. Je suis déçu.
Quand j’arrive chez moi, le Big-Sac a refroidi. Je suis contre le micro-ondes. Je n’ai donc pas de micro-ondes. Je le mange tel quel. J’ai encore faim. Mais il est 4h du matin. le temps d’aller se coucher. Et faire de beaux rêves. Mais mes rêves ont un seul et même thème : la maudite poutine. J’en rêve toute la nuit. Et le lendemain. Et le surlendemain.

Hier, au Lafleur du carré St-Louis, j’ai pris une poutine moyenne. Ou dois-je dire une moyenne poutine ? Parce que, je veux que vous le sachiez, elle était très bonne. Je l’ai mangée en marchant vers chez moi. Pour brûler les calories. (Mon œil. Le mien, pas celui de la deuxième personne du Mac-Tro, celle dont les yeux convergeaient. Enfin...). Sur mon lecteur MP3, Buena Vista Social. Je ne sais comment vous décrire ça, mais écouter nos amis Cubains chanter de leur voix mélancoliquement heureuse des chansons sans âge, en mangeant de la poutine richement grasse sur la rue Sherbrooke en me dirigeant vers l’est (la direction est importante ici), est une expérience unique. C’est comme manger un Big-Mac, avec un t-shirt arborant l’image du Ché, des lunettes Ray-Ban et un ruban-rose-sida.
C’est unique.
Bizarre.
Incohérent.

Je m’en fous.

Je l’ai finalement mangée ma poutine.

Engloutie même.

* : Le narcissisme n'a pas de limites.


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Monday, August 27, 2007

La note qui tue

J'ai acheté un livre* usagé. Sur la page blanche du début, une note :

"Pour nos deux ans d'amour, une formidable histoire d'amour. À toi mon amour. XXX. "

Au delà du mot "amour" mentionné trois fois (manque de vocabulaire, romantisme extrême ou simplement une défaillance imaginative ? ), des questions se posent :

- Pourquoi ce livre est-il en vente ? A-t-il été volé ? Sa propriétaire, l'aurait-elle vendu parce qu'elle n'avait plus le sou ? Qu'est-il arrivé à cet amour jeune de deux ans ? Perdure-t-il ? A-t-il vieilli, ses fleurs ont-elles fané comme ont jauni les pages du livre ?

Des questions majeures !



* : Il s'agit de Soie d'Alessandro Baricco.


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Sunday, July 08, 2007

Le pare-brise était amoché. Le tuyau d’échappement faisait un méchant bruit. La voiture arrivait à la fin de son cycle. Elle avait 16 ans. L’âge de ma sœur. J’ai décidé de m’en débarrasser.

On était mardi. Je devais faire des courses. Sur le fameux pare-brise, je trouve une carte d’affaires. Normand G. rachète des voitures et les recycle. Ca tombe à pic. Une coïncidence ? Nah. Le coup d’œil. Le flair. Normand G. a senti que la voiture avait besoin de ses soins et il m’a tendu la perche. Je mords. Je l’appelle et je lui parle de l’affaire. Je voudrais te la vendre samedi, parce que je pars en voyage dimanche. Et que j’en ai encore besoin. Pas de problèmes. Voici mon adresse. Passe le samedi et on règle ça ensemble. Tu veux combien pour ça ? Je lui lance un prix que je sais utopique. Il rit. Tu ris de moi, Normand ? Non, monsieur. Je ris, c’est tout. Je suis un gars avec beaucoup d’humour. Bon, alors ? Bein, ramène-la et on verra ça ensemble. Peux-tu me donner ton numéro de téléphone ? Oui bien sûr. Je lui balance les chiffres. Huit. Trois. Trois. Vingt et un. Il m’arrête, net. Peux-tu me donner les chiffres un par un, détachés ? Réflexe montréalais, je lui demande s’il préfère que je parle en anglais. Non, non. J’ai de la misère avec la lecture et l’écriture. Mais je m’en sors quand même. Normand commence à se justifier. Non. Non. Ça va, Normand. Pas besoin de m’expliquer. Je respecte. Dis-moi, Normand, c’est sûr qu’on va la faire, la transaction, samedi ? Je veux dire, je n’ai pas besoin d’appeler quelqu’un d’autre ? Non, monsieur. On va la faire, la transaction. Dis-moi, Normand, si je te vends la voiture, je fais comment pour revenir chez moi ? (C’est que je n’aime pas le transport en commun la fin de semaine.) Je te ramènerai, mon cher monsieur. Sûr ? Oui. Sûr et certain.

Quand je raccroche, j’ai un étrange sentiment. Je me sens bien entendu mal. Je l’ai embarrassé, le Normand. Et je n’en avais aucunement l’intention. Curieusement, je me sens bien, aussi. J’ai comme un brin d’espoir qui me flotte dans le cœur. C’est étrange. J’ai même des papillons dans le cœur. Le genre de papillons que vous avez quand vous quittez votre école primaire et que vous entrez pour la première fois au collège, au milieu de ces étudiants plus grands, plus forts, plus existants.

Samedi. Je fais mes courses. Je vais au YMCA. J’ai tout fini, tout acheté. Je suis fatigué. Lavé. Légume. Je prends la rue Sherbrooke et je me dirige chez Normand. Quand j’arrive à la rue qu’il m’a indiquée, je prends mon cellulaire et je compose son numéro pendant qu’à côté de moi, dans une voiture blanche et assez vieille, un homme d’une certaine stature me jauge du coin de l’œil. Une femme répond au téléphone. Normand n’est pas là. Il y a eu de la mortalité dans la famille. Essayez son Paget. Je raccroche et je me dis de suite que je ne vendrai jamais cette voiture. Ça y est. Le dieu des voitures en a décidé ainsi. Je resterai avec cette carcasse rouge sur les bras. Jusqu'à la fin des temps. Jusqu'à ma fin. L’homme à côté sort de sa voiture. Il est grand. Il est fort. Il a les yeux clairs et les cheveux gris. Une bonne bouille. Il s’approche. C’est pour l’Acura ? Oui. C’est toi, Normand ? Je me disais bien. Je sors de la voiture et lui donne les clés. Tiens, tu peux l’essayer si tu veux. Il la démarre, accélère, freine. Puis l’éteint. Il sort. 75$. Ça te va ? Euh, non. On avait dit 300$. Je n’ai jamais rien dit. Tu sais, c’est une bonne voiture. Si tu la retapes, tu répares le pare-brise, tu pourrais la revendre beaucoup plus cher.
On négocie comme ça, pendant une bonne dizaine de minutes. À un moment donné, Normand fait le tour de la voiture, réfléchit, fronce les sourcils. Il s’approche, sourit et me tend la main. Marché conclu. 150$. C’était le prix que je demandais depuis cinq minutes. Il me demande de le suivre. Je stationne la voiture au bout de la rue. Il sort avec ses papiers. Cette fois, j’ai décidé de ne pas l’embarrasser. Je remplis le papier pour nous deux. Je prends son permis et je transcris son nom, le numéro du permis et tout le reste. Normand me tend l’argent. Tu vas me donner un lift ? Bien sûr, j’ai donné ma parole. En chemin, Normand, sachant que je pars en voyage, me demande où je vais. Maroc. Belle place hein. Oui. Belle place. Ensuite, il me parle du beau-frère qui vient de mourir. Il était en bonne santé, prenait soin de lui. Mais le bon Dieu le voulait. Moi, j’ai déjà eu beaucoup d’accidents. Trois graves accidents. Et je n’avais même pas mis la ceinture de sécurité. Mais le bon Dieu ne voulait pas encore de moi. Je suis encore là. Vois-tu, mon ami, moi, je ne sais ni lire ni écrire. Mais un homme qui veut travailler se lève de bonne heure et trouve du travail. Il y a des pays où la majorité des gens ne sait ni lire ni écrire. Mais ils font des choses tellement belles que moi je ne saurais jamais faire. Mais je sais faire d’autres choses. Et je m’en sors comme je peux.

Il s’en sort très bien, le Normand. Il s’en sort mieux que beaucoup de gens qui ont plus de 400 mots dans leur vocabulaire, font de longs calculs mentaux en deux temps trois mouvements ou connaissent l’histoire de l’humanité par cœur depuis son début, depuis sa genèse. Il s’en sort mieux que moi, qui lui ai demandé s’il préférait que je parle en anglais, dans un élan jamais inégalé de pure maladresse.

Je lui ai donné une chaleureuse poignée de main. Et dans ses yeux clairs, et dans ses cheveux gris, j’ai cru encore une fois apercevoir la lueur d’un espoir.

L’espoir qu’un jour, nous serons tous humains. Enfin humains. Enfin intelligents. Enfin avec du cœur.



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Thursday, May 03, 2007

L'Amérique, l'Amérique

Réflexe montréalais. Ou québécois. Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que quand il commence à faire beau, il faut réparer son vélo, le réajuster, le remettre en forme. Je suis montréalais. Et mon vélo était dû pour une bonne réparation. Je suis allé chez Renaud. Renaud ne chante pas. Renaud n’a pas de bandana rouge et n’est Morgane d’aucune Lola. Enfin, pas que je sache. Notre Renaud national a une quarantaine d’années. Hâbleur au torse nu, il travaille ailleurs de jour et répare des vélos pendant tous les après-midi de l’été. Quand Halloween arrive, il offre des bonbons aux petits du quartier et ferme boutique. Si vous allez le voir, il va vous raconter cette histoire. Autant de fois que vous irez, Il vous la répètera son histoire. Il en est fier.

Mon vélo avait les deux pneus crevés, les rayons de la roue brisés, les freins coupés. Les chers employés syndiqués de la Ville de Montréal avaient fait du bon travail (en le déplaçant d’une place à une autre, ils avaient causé tous ces dommages). Quand Renaud vit ça, il me dit derechef qu’il aurait besoin de temps. Je me suis absenté deux jours et je suis revenu. Alors Renaud ? Ah, c’est-tu toi le bycic’ vert ? J’ai pas encore tout réparé. C’est Jésus qui va te réparer les roues. Et il pointa du doigt un monsieur à côté. Jésus avait une barbe grisonnante et longue. Il avait entre 40 et 60 ans. Les gens comme lui arrêtent d’avoir un âge à partir d’un certain temps. Il était assis sur un bout de bois et buvait une grosse bouteille de bière de 1.18L. Il la leva en ma direction. Je lui fis signe de la tête. Jésus. Jésus. Ça m’a pris 29 ans pour te rencontrer en personne. Et tu ne t’es même pas rasé. Et tu ne t’es même pas levé pour me serrer la main. Mais qu’importe, tu vas réparer mon vélo. Tu vas faire un autre miracle. Et Dieu (jeu de mot douteux) sait ce que j’en ai besoin de mon vélo.
Je suis parti. Un peu déçu. Mais pas trop. Il pleuvait. Et je ne suis pas un amateur-de-vélo-extrême. Je ne prends pas mon vélo quand il pleut. Ni quand il neige. Ni quand il fait froid. Je le prends quand il fait beau. Quand le soleil est maître du ciel.
Je suis revenu quatre jours plus tard.
- Tu es pas venu la fin de semaine. Il était prêt le vélo.
- Je t’ai laissé du temps.
- Il est prêt là. Il fait un peu de bruit. Parce que les roues sont encore neuves. Essaye-le voir.

J’ai fait un grand tour. Descendu la pente. Remonté la pente. Quand je suis revenu, Renaud était un peu inquiet.
- Tu as quand même pas cru que j’allais filer ?
- On sait jamais de nos jours.
- Bein voyons.

Je lui ai passé une petite canette de bière que j’avais achetée en revenant.
- Tu connais ma sorte (de bière) en plus.
- Ouais. Je te dois combien ?
- Donne-moi 30 piastres, pis ça va être correct.

Je ne négocie pas. Je lui tends 30$. Le sourire dans le visage.
- Alors, il va bien ?
- Oui, il roule très bien.
- Encore un client satisfait.
- J’étais déjà ton client, Renaud. Tu m’avais vendu un autre vélo. J’avais négocié à l’époque.
- Ah oui ? Tant que ça.
- Moitié-prix.
- Aha.
- Mais aujourd’hui, tu mérites ton argent. Il est presque neuf le vélo.
- Merci.
- Bon, je vais y aller. À la prochaine Renaud.
- À la prochaine.

Il buvait déjà sa Budweiser.

Quand je vais chez Renaud, je me sens en pleine Amérique profonde. C’est comme si j’étais dans un film des frères Coen. C’est comme si The Big Lebowski était là, partout. Jésus est, d’ailleurs, une sorte de Big Lebowski montréalais. Il a la barbe. Il a le style. Ne lui manque que le White Russian et les lunettes de soleil.
Quand je vais chez Renaud, je suis en pleine Amérique profonde. Imaginez-vous. Un bonhomme torse nu et mains graisseuses. Autour de lui, un tas de personnes qui ne font rien. À part être là. Et jaser de tout et de n’importe quoi. Une radio cachée qui parle, qui chante. Renaud me lance des mots empruntés de l’anglais à tout bout de champ. Il me parle de tire et d’autres choses que je ne comprends pas des fois. Il me rappelle mon garagiste. Enfin, il me rappelle TOUS les garagistes que j’ai connus au Québec. Quand ils me parlent, je ne comprends que la moitié de ce qu’ils disent. Et je suis ici depuis presque dix ans. Avec eux, c’est à coup de muffler, de wiper et de windshield. Si j’avais été à Toronto ou à New York, j’aurais compris ce qu’ils disaient. Mais là, en plein Montréal, avec un accent québécois. Au milieu d’un « il mouille »* ou d’un « sacrament »**, on se perd. Et on est en Amérique profonde. Là où le temps s’arrête. Là où la logique s’éteint. Et ça me fait l’effet d’un vieux tarbouchu au Maroc qui, du bout de ses babouches jaunes et de sa bouche édentée, au milieu de deux gestes furtifs de la main pour chasser des mouches imaginaires, répond à un appel sur son cellulaire dernier cri avec un « Allou » qui réveillerait un mort.

L’Amérique profonde, ce n’est pas qu’aux États-Unis. L’Amérique profonde, c’est partout en Amérique. À Montréal, plus vous allez à l’est de la ville, plus vous êtes en Amérique profonde. Et c’est le désordre. Et c’est un enfant de 10 ans, le ventre garni, les joues imposantes, qui boit du Pepsi et mange des chips impunément. Et c’est Jésus qui répare des roues de vélo entre deux grosses bières fortes. Et c’est des enfants qui s’assoient devant la boutique de Renaud et écoutent, apprennent la vie, apprennent demain. Tiens, l’autre fois, en revenant de chez Renaud, je vois une femme d’un certain âge, tomber doucement par terre. Doucement. En ralenti. J’arrive, je la soulève. Elle me dit doucement « help ». Quand elle est debout, elle reprend doucement sa marche. Je remarque qu’elle a un sac dans la main. Je remarque qu’il y a une bouteille vide dedans. Je remarque qu’elle a les cheveux gris et la peau fripée à souhait. Je remarque qu’elle s’avance quand même d’un pas décidé. Vers où croyez-vous ? Le dépanneur du coin. Et que va-t-elle chercher ? Une bière, pardi. Au même moment que je la soulevais doucement, deux adolescents montaient par le balcon dans un appartement du deuxième étage. Ils n’avaient pas l’air de voleurs. Non. La sœur de l’un d’entre eux était en bas. Prenez les escaliers sacrament. Les deux adolescents riaient à plein cœur. Et ils sont finalement arrivés sains et saufs au deuxième étage. Une seule mauvaise manœuvre et ç’aurait été la tragédie.
N’est-ce pas l’Amérique profonde ça ? Et en suivant la dame qui avançait vers le dépanneur des yeux. Et en écoutant d’une demi-oreille les cris de la sœur et les rires des adolescents, je pensais aux touristes du Vieux-Port sur leurs calèches folkloriques, bravant leurs appareil-photos numériques. Et je pensais qu’ils avaient tout faux. Car ils étaient venus jusqu’en Amérique, sans voir l’Amérique profonde. Sans voir Renaud, Jésus, la vieille-qui-tombe-doucement et les deux adolescents-spiderman.

Mon vélo marche comme du tonnerre. Je l’ai pris hier soir. Et j’ai cavalé vers le centre-ville. Il faisait un peu frais. L’air frais, c’est très bon à respirer. Surtout à 22h 00 quand la ville a absorbé toute la pollution de la journée. Je respirais et mes poumons noircissaient…Enfin, j’imagine.


* Il mouille : il pleut.

** Sacrament : Dérivé de Sacrement. Façon de jurer ici.

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Wednesday, April 11, 2007

Des banalités printanières

Je mets encore le chauffage chez moi. J’ai un peu froid la nuit. Je me réveille, alors, tout étourdi, drogué, intoxiqué. Mes rêves s’évaporent mais pas leur effet.

++

Il fait beau aujourd’hui. Dès que je me mets debout, le soleil me fait de l’œil. La douche. Pas de jus d’orange. Pas de séchoir. Pas de peignoir blanc. Juste la douche. Je m’habille. Je sors. Ce sera une longue journée.

++

Quand je descends les marches, un vieux sympathique me pose directement une question :

Vieux sympathique : As-tu reçu une trop grande augmentation de loyer toi aussi ?

Je réfléchis deux secondes. C’est un voisin.

Moi : Oui. Je l’ai refusée.
Vieux sympathique : Nous aussi. On est trois dans l’autre immeuble à refuser.
Moi : C’est bien. Il faut refuser. Il n’a aucun droit d’abuser. D’autant plus qu’il n’a fait aucune réparation.
Vieux sympathique : Oui. Il a droit à 2.5%.
Moi : Je croyais que c’était 0.8%.
Vieux sympathique : Il faut se renseigner à la régie des logements.
Moi : Moi, il m’a dit texto au téléphone qu’il s’en câliçait de la régie. (Pour mes amis d'outre-mer : Il n'en a rien à foutre de la régie.)
Vieux sympathique : Il est pas parlable. (Pour mes amis d'outre-mer, vous avez deviné.)
Moi : Pas du tout parlable, non.

Je lève la main et je lui souhaite une bonne journée.

Je descends la pente tranquillement.

Ils sont trois à refuser l’augmentation. Je la refuse aussi.

L’adversité crée la solidarité.

L’être humain est encore capable de belles choses.

De temps en temps…


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Wednesday, April 04, 2007

L'ailleurs



Quand je sors le matin, il vente. Un vent froid et repoussant. Je descends la pente vers le métro. Quelques chiens aux propriétaires insouciants ont laissé des traces par terre. La vie est déjà assez difficile comme ça. S’il faut en plus commencer sa journée ainsi. Je pense à Boris. Je chante dans ma tête « J’fais du cheval tous les matins, car j’aime l’odeur du crottin ». Ah, Boris, si tu pouvais être encore là !
Le fou du quartier me sourit bêtement et lève sa main en guise de bonjour. Je lui rends la pareille. Sourire niais et main perpendiculaire à la surface de la rue. Il y a du vent. Je n’ai pas les cheveux longs. Ce n’est pas un film. Il n’y a même pas de chevaux, de John Wayne et d’indiens méchants. Les indiens, dans ce pays, ils sont ailleurs. Dans l’alcool, le suicide, le diabète, le désarroi. John Wayne est à Ottawa. Je suis à Montréal. Je marche. Louise Harel, une politicienne gentille, aux cheveux blancs, au sourire gracieux, gît sur une pancarte indécente. Me sourit-elle ? Je ne crois pas. Mais je le prendrai, ce sourire. En guise de bonjour, de bonne journée, de va, vis et deviens. D’ailleurs, j’aimerais que tu le saches, Louise : je deviendrai. Je ne sais ce que je deviendrai. Mais je deviendrai. Sache-le, une fois pour toutes et passons à autre chose.
Coin de la rue. Dépanneur. Une femme fume devant le dépanneur. Je reçois un peu de fumée en pleines narines. Ça me lève le cœur. J’ai vécu avec un père fumeur. Dans les années 80. Les pères fumaient sous leur toit. Fumée secondaire ? Ça n’avait aucun sens. J’ai vécu là. La chambre blanche de fumée. Et ce n’était pas le calumet de la paix. Des Marlboros rouges. Ça ne me levait pas le cœur. Aucunement. Je dormais dedans. Me réveillais dedans. Mangeais dedans. Je crois que c’est l’air pur qui me levait le cœur à l’époque. Me voilà maintenant. Quelques années plus tard, plus loin, plus seul. Et la fumée me lève le cœur. Et je trouve ça con. Et la dame n’a pas le droit de fumer tout près de l’édifice. Il y a une loi. Cinquante mètres ? Quelque chose du genre. Mais les lois se font et ne s’appliquent pas tout de suite. Il faut laisser le temps au temps. Ça viendra. Je presse le pas. Une bouffée, c’est assez. Je traverse. De jeunes adolescentes attendent le bus. Une dame âgée est assise sur le banc. Elle les regarde, un petit sourire au coin de la bouche. Elle les aime. Elle les admire. Elle les envie. Un jour, ce sera mon tour. Je serai sur un banc. Et les autres parleront. Et je les envierai. Envie de dire une phrase conne. Du genre : la vie est un ascenseur. Ça finit par revenir. Ou la vie est un boomerang. Un truc de ce style. Une phrase indigeste, imbuvable, qui ne passe pas. Mais je n’en dirai rien. Je marche. Devant, il n’y a rien. Une pente descendante. Des voitures qui passent. Des pigeons qui s’envolent à mon approche. Le ciel qui me guette. Et des nuages à n’en plus finir. Et une pluie qui se prépare. Pourquoi tu ne vas pas faire un tour ailleurs ? Je veux du soleil, moi. Du soleil, des oiseaux, l’odeur de la mer. La fraîcheur méditerranéenne. Aujourd’hui, c’est ça que je veux. Tiens, j’aimerais bien que les gens soient plus lents aussi. Et où sont les crasseux chats de la rue, qui se réchauffent en bas des voitures ? Je ne les vois pas. Il y a tout juste quelques écureuils qui sautillent sur des arbres tristement chauves, après un si long hiver. Des écureuils, ça ne se balade pas dans la rue. Ça ne se lèche pas les babines. Ça ne fait rien. Ça sautille et ça disparaît. Je rouspète contre cette rigidité de la vie. Tous les matins, c’est pareil. Tous les matins, c’est la rue paisible, la pente descendante, le métro rempli de zombies qui ne se parlent pas. Départ. Arrivée. Arrivée. Départ. Je rouspète énergiquement contre cette vie que j’ai choisie. Je rouspète. Alors que le folklore chaque jour, ça me fatigue aussi. Alors que trois semaines au pays des surprises et je n’en peux plus. Je rouspète. Parce qu’on n’a jamais ce qu’on veut. Parce que le gazon du voisin est toujours plus vert. Parce que je m’ennuie des fois. Et des fois chaque fois, ça peut être souvent. Et souvent, c’est inquiétant. Mais ne vous inquiétez pas. C’est des fois quelques fois. Aujourd’hui, c’est comme ça. Demain, c’est comme d’habitude.

Je m’arrête à la pâtisserie Polonaise. Je prends une chocolatine. J’apprends à dire merci en polonais. Ça fait rire les deux caissières. Je ris aussi. Elle dit que je le prononce bien. Je prends le compliment. Je paye. L’une me souhaite une bonne semaine. L’autre lui dit quelque chose en polonais. Ah, c’est vrai. À demain, peut-être. Oui, à demain. Car j’aime les chocolatines. Car, tu ne le sais pas, Anastasia, mais ici, c’est l’Atlantique pour moi. Ici, je sens la mer. Ici, je suis ailleurs. Et ailleurs c’est toi et ta chocolatine.

On est toujours l’ailleurs de quelqu’un.


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Wednesday, March 21, 2007

Une marche vaut mille mots

J’ai voulu faire un tour au YMCA. Puis j’ai eu la flemme. Puis je me suis découragé. Encore des poids. Encore des fous qui veulent être en forme. Encore des miroirs témoins de nos débilités humaines. Tout ça de l’université. Tout ça dans ma petite tête. J’ai voulu et je n’ai plus voulu. Tout seul. Comme ça. En descendant, je me suis décidé à mettre le nez dehors. Fait-il froid ? Pas vraiment. C’est supportable. Quelques degrés en deçà du zéro. J’ai déjà vu pire dans mon cher beau Québec. Marchons alors. Marchons jusqu’à la maison. Je n’habite pas à côté. Mais pas à 20 kilomètres non plus. Ça me prendra 40 – 45 minutes. J’aurais fait mon sport. Et je me baladerai un peu. J’aime marcher. Ça me relaxe. À quelques coins de rue, une épicerie indienne. Ils font un truc végétarien à 65 cents que j’aime bien. Je ne sais comment ça s’appelle. Je sais ce que ça goûte par contre. J’aime bien. Bien sûr, les épices vous sautent au nez. Je rentre et j’en achète deux. Que je mange en marchant sur la rue Ontario. Qui est tantôt sombre, tantôt égayée par quelques lumières courageuses. Je marche et je mâche. Et je regarde les gens. Nous sommes de foutus spécimens. Un grand homme – car plus grand que moi – parle à une petite dame – car plus petite que moi – à grands gestes longs devant le Cégep du Vieux Montréal. Ils discutent calmement. Et deux autres amis les attendent calmement aussi. Je les dépasse. Je me demande de quoi ils parlent. Je crois qu’ils parlent le langage des signes. Une autre langue que j’aimerais apprendre. Quand j’aurai le temps. Quand j’irai me terrer dans un trou loin de tout le monde. Parmi les écureuils et les arbres silencieux. C'est avec l'arbre que je me pratiquerai. Je marche toujours. J’en suis arrivé au deuxième machin-chouette indien. C’est bon. Je ne sais même pas ce qu’il y a dedans. En fait, je savoure les épices. Je suis un être superficiel. C’est la forme qui importe. Le contenu importe peu. Sur la rue St-Denis, les gens sont pressés. Personne ne prend son temps. Tout le monde a un rendez-vous quelque part avec quelqu’un d’autre. Je traverse la rue. Je presse le pas aussi. Ce n’est pas le moment de flâner. On va me bousculer. Rue Berri. La piste cyclable est presque déserte. Dans quelques semaines, le soleil. Et les vélos. Et la vie. Je suis sûr que Montréal double de population entre l’hiver et le printemps. Comment ? Bein, il y a des gens qui ne sortent pas de l’hiver. Ou rarement. Quand tout le monde montre son museau le premier jour de vrai printemps, ça fait un drôle d’effet. On se demande toujours : mais d’où sortent-ils tous ? De chez eux. Des souterrains. De la Floride. Il y a toutes sortes de réponses à cette question sans importance mais ô que capitale. Quand j’arrive au bouquiniste de la rue Ontario (dont le nom contient le mot « trésor », mais qui m’échappe en ce moment), j’ai l’envie soudaine d’y faire un tour. Je vois le libraire dedans, en train de discuter avec deux personnes. J’essaye d’ouvrir la porte. Elle est verrouillée. Il est tard. C’est une discussion privée. Qui sait quel livre j’aurais rencontré ce soir ? Qui sait quel chef-d’œuvre j’aurais découvert ? Je continue mon chemin. Sur la vitrine d’un petit restaurant, j’aperçois l’annonce suivante « Tourtière du Lac St-Jean ». C’est peut-être bon. Mais comment ferai-je la différence entre une tourtière du Lac St-Jean et une tourtière de Chicoutimi ? Moi, qui n’ai jamais mis les pieds ni au Lac, ni à Chicoutimi. Comment ferai-je la distinction ? Encore une annonce attrape-nigaud. Enfin, attrape-touriste. Je passe mon tour. Peut-être un jour. Je dépasse la rue Papineau. Le pont est au bout. Les voitures hurlent. La cacophonie règne. Je me faufile et je traverse. Je suis bientôt arrivé. Encore une quinzaine de minutes. Encore quelques rues et une pente. Je prends la rue parallèle à la mienne. Il n’y a pas de dépanneurs. Pas de magasins. C’est le calme. C’est le noir. C’est l’anonymat. Je pense à tous ces gens chez eux, en train de dîner, en train de regarder la télé. Le Canadien joue-t-il ce soir ? Que disent les nouvelles ? Sûrement des anciennetés. Je pense à toutes ces familles unies et à toutes celles éparpillées. À travers le monde. À travers la ville. À coups de divorces et d’exils. Un seul scénariste a écrit toutes ces histoires. Nous expliquera-t-il un jour ? Le pourquoi ? Le comment ? La raison d’être et de ne pas être ? Je nous le souhaite. Je me le souhaite.

Quand j’arrive chez moi, trois lettres impersonnelles m’attendent. Il est presque 21h. J’ai laissé une lumière allumée. Et c'est la dépression et le regret. Je n’ai pas mal pour la facture d’électricité. J’ai mal pour l’énergie gaspillée. J’ai mal pour les millions de gens à travers le monde qui n’ont pas cette électricité. Et moi, je l’oublie (!) allumée. Les autres n’ont pas ce luxe d’oublier. Les autres n’ont même pas de luxe. Ils ont moins que le nécessaire. Et ils vivent. Alors que je survis.

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Les handicapés ne sont pas ceux qu'on croit

Vendredi soir. Un resto sur St-Laurent. Pas St-Laurent, centre-ville. Non. St-Laureeeennnnt. Il commence à faire froid. Une tempête ce soir. Une quinzaine de centimètres de neige. Une vraie tempête. On descend de la voiture. Pauline Marois marche en avant. Met de la monnaie dans le parcomètre. C’est K. qui l’a vue. Va-t-elle au même restaurant que nous ? Probablement. On entre. Pauline est effectivement là. On paye. Les manteaux dans le vestiaire. Le comité d’accueil est là. Je reconnais A. A. est en chaise roulante maintenant. Il était client dans le resto où j’ai travaillé pendant tout le long de mon bac. Autrefois, A. fut un homme important, heureux, un homme qui a réussi. Puis, il fit un accident. Et le voilà aujourd’hui, président de cette association qui vient en aide aux handicapés du Maroc. Oui, oui, j’avais oublié : A. est Marocain. Entre vous et moi, ça change quoi ? Il est en chaise roulante. Il trime. Et il veut aider les autres qui triment comme lui. Alors, Marocain ou Mexicain, qu’est-ce que ça peut bien changer ? On entre. Dans une des tables, un militaire en uniforme. Beaucoup de médailles. Grand. Moustachu. Souriant. Confiant. Comme seuls les militaires décorés peuvent l’être. Ses voisins ? Des gens en cravate. Des femmes maquillées jusqu’aux oreilles. Et Pauline. Ah, Pauline, si tu savais comment tu nous manques dans cette campagne électorale ! Si tu savais. Ils sont blasés, populistes ou pissou *. Je suis sûr que la femme froide, réservée et mûre que tu es, aurait pu faire une différence dans cette campagne. Je suis sûr que tu y aurais mis du piquant. C’est d’un ennui, Pauline. Mais d’un ennui. Pourtant, je sais tes lacunes. Pourtant, on sait tous que tu ne sais pas parler au peuple. Mais justement, le peuple, il a Dumont. Et les autres, ils font quoi ? Ils votent par dépit ? Pauline, je te le dis en toute sincérité. Tu nous manques dans cette campagne morose, terne, sans goût. Mais la vie est ce qu’elle est. Il faut faire avec.

Je me commande un café. Je suis debout depuis 6h 30. Et j’ai du mal à rester éveillé. Réveille-toi. La nuit est encore jeune. J’avale le café. Et je ne bois presque jamais de café. Nous parlons. Avec K. Avec F. Un vaillant avocat de Winnipeg qui s’est marié avec une Marocaine. Un gars intéressant. Un bon Jack. Il vient de rejoindre l’association. Il y a peu de temps. Il a fière allure. On discute. De tout et de rien. Puis, il file. Le devoir l’appelle. Abd. arrive. Abd. est un ancien communiste marocain. Est-on jamais un ancien communiste ? Je crois qu’on le reste un peu à vie. Sa première question quand on lui a demandé de venir au souper-levée de fonds ? Est-ce que ça va parler du Roi ? Est-ce qu’il y aura des lécheurs de cul, comme d’habitude ? Non, non, Abd. Viens. Ne t’inquiète pas.

Il avait raison de s’inquiéter. Et on s’en rendit compte très tôt. Un journaliste (je le sus plus tard) prend le micro et fait les présentations. Voilà qu’il salue Madame la consule du Maroc au Canada. Voilà qu’il salue monsieur l’ambassadeur. En fait, je crois que je vous raconte des histoires. Je ne sais si c’est la consul et l’ambassadeur, l’ambassadrice et le consul, la belle et la bête, le bête et la belle,etc… Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’il a salué quelques Marocains représentants du Roi au Canada. Je n’en sais rien, parce que je ne veux pas le savoir. Je suis venu pour les handicapés, moi. Pas pour des niaiseux en cravates. Pas pour des maquillées comme un arbre de Noël. Je suis venu pour une cause. Maintenant, Pauline prend le micro. Elle parle sobrement et sans exagérations. Et passe le micro au prochain. On se congratule. On souligne les cinq années de l’organisation et ses accomplissements. Et on appelle le Colonel et ses médailles au micro. Je ne comprends pas au début. Puis ça clique. Enfin, on me le fait cliquer. Le ministère de la défense sponsorise l’association. Parce que, A. (le président de l’association) travaillait pour ce ministère. Et machin-chouette en tenue militaire était son boss. Voilà qu’on parle de l’armée canadienne. Voilà qu’on justifie la présence du Canada en Afghanistan. Pincez-moi quelqu’un ! Je rêve. On vient parler d’handicapés. Et on nous parle de l’Afghanistan. C’est parce que…la guerre, ça fait des handicapés. Et le Canada n’est plus en « casques bleus » en Afghanistan. C’est parce que sponsoriser les handicapés pour promouvoir la guerre, c’est pas fort. C’est parce que tout ça est dégoûtant et plein de mauvais goût. Nous rions jaune. Nous sommes ébahis devant la connerie humaine. Le consul ou ambassadeur, prend le micro. Voilà qu’il parle des musulmanes. Voilà qu’il parle du voile et de la femme du prophète. Je vais aux toilettes. Je vais pisser en pensant que ces gens sont fous au pire ou faux au mieux. Ne savent-ils pas pourquoi on est là ? Ne savent-ils pas pourquoi j’ai payé mon billet ? C’est pour les handicapés. C’est pour la vie dure qu’ils mènent. Pas pour écouter des discours débiles qui auraient tous eu un « zéro-hors sujet » dans la moindre composition écrite du secondaire trois. Je vais pisser en pensant que ce monde m’étonnera toujours. Par la connerie de ses protagonistes. Par le manque de jugement de ses acteurs.

Quand je me rassois, l’illusion est partie. Je suis déjà redevenu cynique. J’ai déjà perdu l’innocence avec laquelle je suis entré dans ce resto, comme si je rentrais dans un temple, lavé de tous mes pêchés et que je venais rencontrer le bon Dieu. C’est comme ça que je suis rentré ici. C’est comme ça que j’ai serré les mains. C’est dans cet esprit que j’ai avalé mon foutu café. Le temps de quelques discours. Le temps de quelques gaucheries. Et me voilà redescendu sur terre. Et me voilà revenu vers ce monde con, con, con. Et me voilà parmi mes semblables à manger piteusement un souper et à exprimer ma grande déception.

Reviendrai-je l’année prochaine ? Oui. Pour les handicapés. Les handicapés du corps. Parce que ceux de l’esprit sont pléthore. Et je n'ai pas de temps pour tout le monde. Je me spécialise, voyez-vous ?


pissou * : Jadis, quand les francophones du Québec étaient encore "maltraités" par les anglophones (certains me diront qu'ils le sont encore, mais ça c'est une autre histoire), ceux-ci leur criaient : Pea soup, pea soup ! Parce qu'ils étaient pauvres et mangeaient beaucoup la soupe aux pois. C'était devenu une insulte. Voilà que les francophones eux-mêmes l'ont intégré à leur langage. Dans leur bouche, ça veut plutôt dire, quelque chose comme 'lâche', 'trouillard'...


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