Monday, October 01, 2007

Ni ces départs, ni ces navires, ni ces voyages qui nous chavirent



Je t’ai connue sur la rue St-Catherine. Pas dans la rue. Non. Nous travaillions pour la même compagnie. On mettait nos casques sur la tête et en avant la musique. Un appel après l’autre. J’appelais pour X raison. Tu appelais pour Y raison. Puis, un jour, la compagnie a décidé de fusionner nos départements. J’étais sur René-Levesque. Tu étais sur St-Catherine. Je suis arrivé un samedi matin et je ne t’ai pas vue. On ne voit jamais les gens quand on ne les connaît pas. C’est aussi simple que ça. J’ai fait une erreur dans un des dossiers. Tu l’as rapportée à ma boss. Et c’est comme ça que je t’ai connue. Quand je t’ai appelée par ton prénom, grande fut ta surprise.

Quand je t’ai parlée la première fois, j’ai tout de suite su qu’un jour, tu serais mon amie.

Le temps a passé. On a encore déménagé. Métro Atwater. Tu arrivais le samedi matin avec La Presse. Tu me passais la section Actualités et tu commençais par la section Cinéma. Ensuite, on s’échangeait les sections, une par une. Et le temps passait plus rapidement. Un jour, j’ai su que tu faisais du théâtre. Tu as adapté un livre de ce ravi de bison. J’étais ravi de chez ravi. J’aime cet écrivain. Je l’aime beaucoup. Surtout qu’il chantait. Surtout qu’il était ingénieur. Surtout qu’il était génial. Et que le génie, on n’en trouve plus nulle part. Je t’ai tiré les vers du nez et tu m’as parlé de tes rêves. Cette fois, c’est moi qui étais surpris. Dans cette foire de coincés, parmi ces noyés du désert, voilà une artiste rêveuse, dont le cœur bat. Des vrais battements. Avec palpitations, pulsions, titillements et yeux qui clignent. Je t’ai aimée. Un amour amical. Un amour vrai. De ceux qu’on croit éternels. Mais rien n’est éternel.

Nous mangions des fois ensemble. Nous péchions souvent par vanité. Les gens, on les trouvait stupides, sans goût, drôles sans le vouloir, ignares sans le savoir. Et on se le disait. Les yeux dans les yeux. À voix basse. Le sourire jusqu’aux oreilles. On se le disait et on riait. Et c’était notre petit champ secret, notre petite bouffée d’air dans un univers trop formaté, trop rigide, trop monotone. J’ai voulu venir voir tes pièces. Tu étais gênée. Tu m’as dit que tous les billets étaient vendus. Je me suis résigné à attendre. La prochaine saison. Pour toi, je pouvais attendre.

Le temps a passé. Jour après jour. Samedi après samedi. Journal après journal. De temps en temps, on parlait de films, de livres, d’art. Tu étais mon amie. L’une des rares au travail.

Le temps a passé. Jour après jour. Samedi après samedi. Client après client. Et j’ai postulé ailleurs. J’ai eu le boulot. Et je suis parti. Sur la carte que vous m’avez tous écrite, tu avais laissé un doux message : À bientôt mon ami. Et vive l’art ! Tu étais mon amie. Alors, on a décidé de se voir autrement, de se voir ailleurs. On est allés au restaurant une première fois, une deuxième fois, une troisième fois, etc. J’ai fait le figurant dans un de tes court-métrages. On est allés au théâtre ensemble. On se voyait quand on pouvait. Et c’était chaque fois plus plaisant. Tu me parlais de tes histoires de cœur, de tes angoisses. Je te parlais des miennes. Et c’était presque pareil. Nous sommes nés le même jour. À quelques années de différence.

Un jour, on s’est dit que oui, il était temps qu’on fête notre anniversaire ensemble. Oui. Cette année. L’année de mes trente ans. Cette année. Une année-clé dans notre amitié toujours plus forte, toujours plus belle.

J’ai fini par aller te voir jouer. Première pièce. L’adaptation du bison ravi. Son univers cynique et drôle, triste et romantique, intelligent et léger à la fois. Tout était là. J'ai vu les scènes du livre défiler devant mes yeux. Et j’ai eu des frissons. C’était bien. Je t’admirais. Tu travaillais de jour. Tu répétais le soir. Quand tu prenais des vacances, c’était pour jouer. Une vraie artiste. Jusqu’au bout de tes rêves. Jusqu’au bout de tes forces.

Je suis allé te voir jouer encore une fois. Deuxième pièce. Un scénario qui sort tout droit de ta tête. Tes angoisses. Tes peurs. Tout était là. Je te voyais jouer. Je voyais tes émotions. Je voyais ton cœur au-delà de tout le reste. Je voyais ton âme. C’était bien. Avant d’entrer, j’ai jeté un coup d’œil sur le pamphlet. Dans un coin, sur une des lignes, j’ai cru rêver. Il y avait mon nom. À mon ami le poète…..J’étais aux anges. Déjà que tu me cites, c’était quelque chose. Que tu m’appelles poète, c’était vraiment beaucoup. Mais, ne pas me le dire. Le faire sans m’en dire un mot. Et si je n’étais pas venu voir la pièce ? Je ne l’aurais jamais su. La classe. La vraie classe. J’étais par terre. Je t’aimais. D’une amitié profonde.

Le temps a fait son petit bout de chemin. C’était bientôt l’anniversaire. Le nôtre. Le tien et le mien. Le mien et le tien. On allait le fêter le lendemain. J’en parlais à nos amis communs. On devait aller à un restaurant sur Duluthain. Trois jours avant le jour Jain, on était une dizaine à avoir confirmain.

Le dimanche, jour J. Je rentre au travail et je trouve ton message. Le dîner est annulé. Comme excuse, tu me disais brièvement que G. n’avait pas pu se libérer. Niaise excuse, voilà ce que je me suis dit dès que j’ai lu ce maudit message. Et puis, pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? Et pourquoi ne m’as-tu pas écrit sur mon courriel personnel ? Ça ne sentait pas bon. Ça chlinguait. Je t’ai écrit, en te demandant directement et sans y aller par six chemins, la vraie raison. Tu m’as répondu : tu n’avais pas aimé que j’invite d’autres personnes que tu ne connaissais pas, à ta soirée. Je t’ai répondu : je n’organisais pas cette soirée. Je ne me rappelais pas avoir invité qui que ce soit. Et c’était aussi ma soirée à ce que je sache. Tu ne te rappelais plus ? On est nés le même jour. À quelques années de différence.

Et c’était le vide.

Je suis rancunier. C’est mon plus grand défaut. Je n’oublie jamais. Je n’oublie pas. Quand on me dit « Dieu pardonne ». Je dis « Oui, justement, je ne suis pas Dieu ». Je suis rancunier. Et très orgueilleux. Mais la vie est courte. Et l’amitié est chère. Trop chère pour s’envoler comme une vulgaire feuille d’arbre vieillie par un automne chétif. C’est ce que je me disais ce jeudi soir en préparant mes pâtes aux champignons et poivrons, recette top-secret par ailleurs, qui a fait des envieux même au fin fond de Leningrad. C’est ce que je me disais, quand j’ai pris le téléphone et je t’ai appelée. J’ai laissé un message te demandant de me rappeler, car je voulais te voir. Pas de réponse. Le vendredi matin, je t’ai appelée du bureau. À ton bureau. Tu ne savais pas que c’était moi. Tu ne m’as pas reconnu. Ou tu as fait semblant. Je m’en fous. Je t’ai demandé de tes nouvelles. Et puis, quand est-ce qu’on se voit pour se dire les vraies affaires ? Tu m’as balbutié des banalités. Que tu étais très occupée. Que tu ne savais pas. Mon orgueil en a pris un coup. Ou mille coups. J’avais mal. Et je ne voulais que raccrocher au plus vite. Ce que je fis en t’entendant me dire, avec ta voix de comédienne, que tu m’appellerais bientôt. Bientôt. Dès que les poules seraient revenues de chez le dentiste.
J’ai failli m’évanouir au travail. S. me demanda ce que j’avais. Je ne sais ce que j’ai raconté comme connerie. Ma tête tournait. J’étais hors de moi. Les ennemis qui te donnent des coups, tu les prends, tu cries, tu pleures et ça s’en va. Les amis qui te donnent ne serait-ce qu'un coup, tu le prends et tu le gardes et un jour ça sort. Et c’est une tumeur, un coup de poing ou l’indifférence. Et c’est cette dernière la pire.

Je t’ai revue quelques semaines plus tard. Nous avions un cours ensemble. Je t’ai saluée poliment. Et la politesse est l’ennemie des amis. C’est froid et sans goût. Et c’est tout ce que j’avais sur moi. La journée est passée vite. Enfin, aussi vite qu’elle pouvait. Le temps n’y peut rien, quand l’atmosphère est lourde et les nuages triomphants. À la fin, un vague bye bye et me voilà dehors à marcher et à réfléchir. Un chanteur algérien avait dit « le cœur qui t’aime, moi je le brûle ». Ou un truc comme ça. J’ai décidé de brûler mon cœur. Et je l'ai brûlé.

Je t’ai vue ce vendredi dernier. On ne s’est pas parlé. Ce n’est pas de ta faute. Ni de la mienne. C’est notre amitié. On la croyait forte. On la croyait capable de résister à la vie et ses pièges. Elle était forte. Mais pas assez.

Je t’ai vue vendredi. Furtivement. Ne pas te parler m’a fait mal. Mais te parler poliment m’aurait fait encore plus mal. Alors, voilà. Le silence est d’or. Ou d’argent. Enfin, il y a pire.

Je te souhaite de réussir. Je te souhaite de l’art par les oreilles et par les narines. Je te souhaite des planches, des caméras, des rideaux et des applaudissements. Je te souhaite l’amour et les berceaux, et des amitiés fortes, très fortes, qui ne s’émiettent guère pour le moindre invité de plus, le moindre restaurant de trop.

Je te suivrai. De loin. De très loin. Et tu voleras sûrement. Car tu rayonnes. Malgré tout.

Quand je t’ai parlée la première fois, j’ai tout de suite su qu’un jour, tu serais mon amie.

Ce que je ne savais pas, c'est qu’un autre jour, tu ne le serais plus.

On n’oublie rien de rien. On s’habitue, c’est tout.

Photo : Composition de Belkacem Tatem



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Wednesday, March 21, 2007

Les handicapés ne sont pas ceux qu'on croit

Vendredi soir. Un resto sur St-Laurent. Pas St-Laurent, centre-ville. Non. St-Laureeeennnnt. Il commence à faire froid. Une tempête ce soir. Une quinzaine de centimètres de neige. Une vraie tempête. On descend de la voiture. Pauline Marois marche en avant. Met de la monnaie dans le parcomètre. C’est K. qui l’a vue. Va-t-elle au même restaurant que nous ? Probablement. On entre. Pauline est effectivement là. On paye. Les manteaux dans le vestiaire. Le comité d’accueil est là. Je reconnais A. A. est en chaise roulante maintenant. Il était client dans le resto où j’ai travaillé pendant tout le long de mon bac. Autrefois, A. fut un homme important, heureux, un homme qui a réussi. Puis, il fit un accident. Et le voilà aujourd’hui, président de cette association qui vient en aide aux handicapés du Maroc. Oui, oui, j’avais oublié : A. est Marocain. Entre vous et moi, ça change quoi ? Il est en chaise roulante. Il trime. Et il veut aider les autres qui triment comme lui. Alors, Marocain ou Mexicain, qu’est-ce que ça peut bien changer ? On entre. Dans une des tables, un militaire en uniforme. Beaucoup de médailles. Grand. Moustachu. Souriant. Confiant. Comme seuls les militaires décorés peuvent l’être. Ses voisins ? Des gens en cravate. Des femmes maquillées jusqu’aux oreilles. Et Pauline. Ah, Pauline, si tu savais comment tu nous manques dans cette campagne électorale ! Si tu savais. Ils sont blasés, populistes ou pissou *. Je suis sûr que la femme froide, réservée et mûre que tu es, aurait pu faire une différence dans cette campagne. Je suis sûr que tu y aurais mis du piquant. C’est d’un ennui, Pauline. Mais d’un ennui. Pourtant, je sais tes lacunes. Pourtant, on sait tous que tu ne sais pas parler au peuple. Mais justement, le peuple, il a Dumont. Et les autres, ils font quoi ? Ils votent par dépit ? Pauline, je te le dis en toute sincérité. Tu nous manques dans cette campagne morose, terne, sans goût. Mais la vie est ce qu’elle est. Il faut faire avec.

Je me commande un café. Je suis debout depuis 6h 30. Et j’ai du mal à rester éveillé. Réveille-toi. La nuit est encore jeune. J’avale le café. Et je ne bois presque jamais de café. Nous parlons. Avec K. Avec F. Un vaillant avocat de Winnipeg qui s’est marié avec une Marocaine. Un gars intéressant. Un bon Jack. Il vient de rejoindre l’association. Il y a peu de temps. Il a fière allure. On discute. De tout et de rien. Puis, il file. Le devoir l’appelle. Abd. arrive. Abd. est un ancien communiste marocain. Est-on jamais un ancien communiste ? Je crois qu’on le reste un peu à vie. Sa première question quand on lui a demandé de venir au souper-levée de fonds ? Est-ce que ça va parler du Roi ? Est-ce qu’il y aura des lécheurs de cul, comme d’habitude ? Non, non, Abd. Viens. Ne t’inquiète pas.

Il avait raison de s’inquiéter. Et on s’en rendit compte très tôt. Un journaliste (je le sus plus tard) prend le micro et fait les présentations. Voilà qu’il salue Madame la consule du Maroc au Canada. Voilà qu’il salue monsieur l’ambassadeur. En fait, je crois que je vous raconte des histoires. Je ne sais si c’est la consul et l’ambassadeur, l’ambassadrice et le consul, la belle et la bête, le bête et la belle,etc… Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’il a salué quelques Marocains représentants du Roi au Canada. Je n’en sais rien, parce que je ne veux pas le savoir. Je suis venu pour les handicapés, moi. Pas pour des niaiseux en cravates. Pas pour des maquillées comme un arbre de Noël. Je suis venu pour une cause. Maintenant, Pauline prend le micro. Elle parle sobrement et sans exagérations. Et passe le micro au prochain. On se congratule. On souligne les cinq années de l’organisation et ses accomplissements. Et on appelle le Colonel et ses médailles au micro. Je ne comprends pas au début. Puis ça clique. Enfin, on me le fait cliquer. Le ministère de la défense sponsorise l’association. Parce que, A. (le président de l’association) travaillait pour ce ministère. Et machin-chouette en tenue militaire était son boss. Voilà qu’on parle de l’armée canadienne. Voilà qu’on justifie la présence du Canada en Afghanistan. Pincez-moi quelqu’un ! Je rêve. On vient parler d’handicapés. Et on nous parle de l’Afghanistan. C’est parce que…la guerre, ça fait des handicapés. Et le Canada n’est plus en « casques bleus » en Afghanistan. C’est parce que sponsoriser les handicapés pour promouvoir la guerre, c’est pas fort. C’est parce que tout ça est dégoûtant et plein de mauvais goût. Nous rions jaune. Nous sommes ébahis devant la connerie humaine. Le consul ou ambassadeur, prend le micro. Voilà qu’il parle des musulmanes. Voilà qu’il parle du voile et de la femme du prophète. Je vais aux toilettes. Je vais pisser en pensant que ces gens sont fous au pire ou faux au mieux. Ne savent-ils pas pourquoi on est là ? Ne savent-ils pas pourquoi j’ai payé mon billet ? C’est pour les handicapés. C’est pour la vie dure qu’ils mènent. Pas pour écouter des discours débiles qui auraient tous eu un « zéro-hors sujet » dans la moindre composition écrite du secondaire trois. Je vais pisser en pensant que ce monde m’étonnera toujours. Par la connerie de ses protagonistes. Par le manque de jugement de ses acteurs.

Quand je me rassois, l’illusion est partie. Je suis déjà redevenu cynique. J’ai déjà perdu l’innocence avec laquelle je suis entré dans ce resto, comme si je rentrais dans un temple, lavé de tous mes pêchés et que je venais rencontrer le bon Dieu. C’est comme ça que je suis rentré ici. C’est comme ça que j’ai serré les mains. C’est dans cet esprit que j’ai avalé mon foutu café. Le temps de quelques discours. Le temps de quelques gaucheries. Et me voilà redescendu sur terre. Et me voilà revenu vers ce monde con, con, con. Et me voilà parmi mes semblables à manger piteusement un souper et à exprimer ma grande déception.

Reviendrai-je l’année prochaine ? Oui. Pour les handicapés. Les handicapés du corps. Parce que ceux de l’esprit sont pléthore. Et je n'ai pas de temps pour tout le monde. Je me spécialise, voyez-vous ?


pissou * : Jadis, quand les francophones du Québec étaient encore "maltraités" par les anglophones (certains me diront qu'ils le sont encore, mais ça c'est une autre histoire), ceux-ci leur criaient : Pea soup, pea soup ! Parce qu'ils étaient pauvres et mangeaient beaucoup la soupe aux pois. C'était devenu une insulte. Voilà que les francophones eux-mêmes l'ont intégré à leur langage. Dans leur bouche, ça veut plutôt dire, quelque chose comme 'lâche', 'trouillard'...


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