Monday, October 08, 2007

Brièvement, Jacques et Ernesto me pardonneront


Ernesto Guevara : Mort assassiné le 9* octobre 1967 en Bolivie. Personnage mythique mais controversé, adulé par les uns, honni par les autres. Sa légende persiste.




Jacques Brel : Mort d'un cancer au poumon (par arrêt de l'arbitre, dirait-il) le 9 octobre 1978 en France. Principalement chanteur, mais aussi comédien et réalisateur, l'un des meilleurs auteurs-compositeurs de sa génération et peut-être (selon moi, il n'y a aucun doute là-dessus) de tous les temps. Sa sensibilité sans bornes, sa drôlerie unique et son sens de la dérision, ont fait de lui une référence dans le monde de la musique, même 30 ans après sa mort.

Malgré leurs défauts, connus ou confidentiels, sur lesquels je ne m'étalerai pas aujourd'hui, je respecte pronfondément ces deux hommes. Car au delà des défauts, il reste ces qualités rares qu'ils possédaient et cette énergie, vitale à ma propre quête, qu'ils m'ont parfois insufflée durant les trente premières années de ma vie.

Hasta siempre !

Tôt ou tard, on arrive...

*: Corrigé grâce à la rédactrice chauve.



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Tuesday, May 29, 2007

John Fante


Je ne suis pas un grand fan de Bukowski. J’ai essayé de le lire une fois. J’ai oublié le livre dans un avion. Peut-être mon cerveau avait-il décidé que je me devais de l’oublier.
Je ne suis pas un grand fan de Bukowski. Mais je lui dois une fière chandelle. Peut-être même que tous les fans de John Fante lui en doivent une. Car un jour, Bukowski est tombé sur un livre. Car un jour, Bukowski trouva son Dieu (Il dira plus tard : Fante was my god and I knew that the gods should be left alone, one didn't bang at their door). Et le livre s’appelait « ask the dust ». Et le Dieu s’appelait John Fante. Et Bukowski eut envie d’écrire. Et il eut beaucoup de succès. Et il convainquit son éditeur Black Sparrow Press de rééditer les œuvres complètes de Fante. Et c’est peut-être grâce à cette réédition que moi, jeune lecteur d’autres temps, connus un jour John Fante. Peut-être. Peut-être pas.

Je ne sais plus par quel roman j’avais commencé. Je sais que je les ai tous lus. Avec beaucoup de plaisir. Je sais que « Mon chien stupide » était drôle. Je sais que « Bandini » était touchant. Je sais que « Rêves de Bunker Hill » était trippant. Je sais qu’à la fin de « Demande à la poussière », j’étais bouleversé, ému, mais surtout convaincu d’avoir lu l’œuvre d’un écrivain qui a eu du courage. Beaucoup de courage. Car décrire sa propre misère, décrire sa propre arrogance, décrire sa propre cruauté, ça demande du courage.

Quand j’eus lu tous ses livres, je me suis senti désemparé, las, triste. Je ne pourrai plus jamais lire un roman de Fante. Je ne pourrai plus jamais lire sa folie, sa sensibilité unique, son regard différent du monde, de ses proches, de son père et de sa mère. Quel autre écrivain pourra encore m’exposer ce désarroi qui l’habitait, parce qu’il était (seulement) scénariste et pas écrivain (reconnu) ? Quel autre romancier que Fante pourra me décrire ces rapports d’amour-haine qui le liaient à ce père colérique, buveur et sans le moindre tact ? J’étais orphelin, endeuillé, sans lendemain.

John Fante eut 4 enfants. L’un d’eux, après des années d’alcool et de déchéance, décida d’écrire. Et le fit avec assez de talent. Il s’appelle Dan Fante. J’ai lu trois de ses livres. Son verbe est proche de celui de son père. Mais plus crû, moins subtil. Ce fut un plaisir de le lire. Mais le plaisir n’égala jamais celui de lire les mots qui remplirent ces livres merveilleux et sincères que John, dont Dan parle dans « Les anges n’ont rien dans la poche », commit.

La vie de John Fante, elle-même est un roman. Fils d’immigrés italiens, il naquit au Colorado en 1909. Dans ses livres semi-biographiques (car, comme dit Romain Gary, « Sous la plume, sous le pinceau, sous le burin, toute vérité se réduit seulement à une vérité artistique. »), il nous décrit d’abord (dans « Bandini », « Le vin de la jeunesse », « L’orgie », « Les compagnons de la grappe », etc.) avec beaucoup de sincérité, cette jeunesse d’italien catholique, qui aurait voulu avoir un nom américain, qui rêvait d’être une vedette de baseball, qui aimait déjà les femmes. Il y a ensuite la phase de Fante adulte (« Pleins de vie », « Rêves de Bunker Hill », « Mon chien stupide », etc.) où Fante vit assez aisément- mais tristement - de ses scénarios, mais rêve tous les jours d’être un écrivain reconnu et admiré.
« Demande à la poussière », quant à lui, nous décrit un Fante jeune et fugueux, vivant dans un hôtel, mangeant des oranges empruntés à l’épicerie du coin, et rêvant d’écrire un roman puissant qui le fera enfin reconnaître. Il tombe amoureux de Camilla Lopez, une serveuse mexicaine, qui elle-même est amoureuse de Sami le barman américain. Les personnages sont paumés, émotionnellement compliqués, crapuleux, fous. L’écriture est simple, fluide, pleine de nous, de vous, de tous les êtres humains et de leurs angoisses existentielles.

Atteint de diabète vers la fin de sa vie, Fante, aveugle et amputé des deux jambes, dicta son dernier roman à sa femme Joyce, « Rêves de Bunker Hill », décrivant le monde du cinéma, sa vie de nouveau scénariste, son manque de confiance, la folie qui régnait à Hollywood, le stress que lui engendraient les chèques qu’il encaissait sans rien faire. Encore une fois, Fante écrit (ou devrais-je dire « dicte ») avec ses trippes, son cœur, son âme. Et on se surprend à l’imaginer, vieux, aveugle et handicapé, racontant sa vie par bribes à Joyce l’aimante, la compagnonne de toujours , comme dans un grand film de Coppola, comme dans un film biographique d’un grand artiste, comme dans film d’un grand homme, un peu oublié, un peu sous-estimé, un peu laissé-pour-compte. Car la vie est injuste. Car la vie est injuste.


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Thursday, May 17, 2007

La grande foutue faucheuse

Je devais avoir dans les onze ou douze ans quand je l’ai connue la première fois. J’étais petit. Très petit. Les cheveux raides peignés sur le côté. La démarche gauche. Le regard triste. Elle était majestueuse, grande, sûre d’elle-même. Ses cheveux étaient noirs, beaux, longs et magnifiques. Plusieurs années plus tard, quand je vis et connus Pocahontas, je pensai à elle. Mme Zniber. Ma chère prof de français bien-aimée.

Cette première année avec Mme Zniber fut merveilleuse. Je trouvais enfin une prof de français cultivée, s’exprimant bien, ne faisant aucune faute d’orthographe. Mme Zniber nous apprenait chaque jour quelque chose de nouveau, une nouvelle règle, un nouveau style d’écriture, un nouvel horizon.
Un jour, je sentis une certaine tristesse dans le regard, la voix de Mme Zniber. Les étudiants avaient vite fait de trouver la raison de cette mélancolie évidente : elle avait perdu un membre de sa famille. J’ai demandé à ma mère : Mme Zniber a perdu un membre de sa famille, que dois-je lui dire ? Tu dois lui présenter tes condoléances mon fils. Quoi ? Et on fait comment pour présenter ses condoléances (Dans ma tête, je me disais : c’est quoi ce mot-là ???) ? Tu vas aller la voir et tu vas lui dire : je vous présente mes condoléances, madame. C’est tout ? Oui, c’est tout. C’est déjà ça. Je fis exactement ce que ma mère m'avait dit de faire. Mme Zniber eut un petit sourire (J’en fus fier et content comme tout) et accepta mes condoléances. Le reste de l’année se passa sans histoires. Mme Zniber est redevenue elle-même, belle et majestueuse aux cheveux noirs et radieux. Elle continuait à nous apprendre des choses et je continuais à boire dans sa tasse, chaque jour, chaque heure. Puis vint l’été, la plage, les cousins, le soleil, la nage, les beignets chauds à un Dirham et les glaces aux différentes saveurs. Septembre. Les gorges sont serrées. Le cœur bat plus fort. La rentrée scolaire. L’été est fini et avec lui l’insouciance et l’eau salée. Premier cours de français. Surprise. Heureux hasard. Bon scénario. Appelez ça ce que vous voulez. L’essentiel c’est que Mme Zniber était de nouveau ma prof de français. Je suis content. Mais triste. Oui, très triste. Mme Zniber porte un voile. On ne voit plus ses beaux cheveux. Elle n’est plus aussi belle et radieuse qu’avant. Ses yeux se cachent. Son visage est blême. Que s’était-il passé ? Mme Zniber, nouvellement musulmane-pratiquante-voilée ? Je ne sais pas pourquoi, mais c’était une thèse à laquelle je n’adhérais pas. Je ne connaissais pas Mme Zniber personnellement. C’était mon enseignante. On ne prenait pas un café ensemble. Mais je la connaissais quand même. Je savais que ça ne lui ressemblait pas. Je le savais. Mais je n’avais aucun argument.
Reste qu’elle s’était rappelée de moi.
Ça ne faisait pas plus que dix minutes qu’elle était dans la salle, quand elle ordonna le silence et me demanda – m’appelant par mon nom – de me lever. Ce que je fis, tout gêné. Je vous présente Mr O., c’est le meilleur élève que je n’ai jamais eu. J’ai la peau assez basanée. Surtout après un été au bord de la mer. On pouvait quand même voir assez clairement que je rougissais. Je ne savais où me mettre. Un trou. Un gouffre. Une tombe. J’aurais pris n’importe quoi, fait n’importe quoi, pour disparaître et ne pas subir cette gêne énorme. Je ne sais plus ce que j’ai balbutié. Je me suis rassis. Et je n’ai plus lâché un mot de la journée.
Reste que je l’aimais toujours, Mme Zniber.
Son physique avait bel et bien changé. Mais ses qualités d’enseignante, sa culture, son beau français parlé et écrit, étaient toujours intacts.
Maman était prof de français dans un autre collège. Elle connaissait Mme Zniber de loin, l’avait déjà rencontrée dans une réunion de professeurs de français. Maman, pourquoi Mme Zniber met le voile ? Elle est malade, mon fils. Malade ? Quel genre de maladie exige de mettre le voile ? Aucune. Il y a une maladie qui exige des traitements qui font que le patient perd ses cheveux. C’est au patient de choisir. Mettre le voile ou rester la tête nue. Quel genre de maladie maman ? Le cancer, mon fils. Et c’est quoi le traitement ? La chimiothérapie, mon fils. Est-ce que ça a un lien avec le cours de chimie qu’on fait ? Pas exactement, mon fils. Est-ce que je dois lui présenter mes condoléances, maman ? Non, mon fils. Tu n’as pas besoin de faire ça. Que dois-je faire ? Rien, mon fils. Justement rien. Fais-lui sentir que rien n’avait changé. Fais-lui comprendre que tu ne le vois pas, ce voile. Que tu ne vois que sa personne, son âme. Mais je ne vois pas son âme, maman. Oui, tu la vois. Tu ne t’en rends juste pas compte. Sinon, tu ne t’intéresserais pas à elle. Est-ce que je vois l’âme de l’épicier Ibrahim, maman ? Décris-moi, Ibrahim. Il a une moustache et il compte l’argent vite et avec précision. Comment est-il habillé ? Je ne sais pas. As-tu déjà remarqué s’il était malade, heureux, triste ? Non. Lui as-tu déjà parlé plus que deux minutes ? Non. S’il est triste demain, vas-tu lui présenter tes condoléances ? Je ne crois pas que je saurai s’il est triste ou pas. Alors, tu ne vois pas son âme.
Je gardai le secret pour moi. Je ne dis à personne pourquoi Mme Zniber avait un fichu sur la tête. Je lui souriais, répondais à ses questions. Je faisais de très bonnes rédactions.
Mois d’Avril. Il fait beau ce matin. Un peu frais mais beau. Mme Zniber rentre dans la salle de cours. Elle n’a plus de voile. Ses cheveux sont courts. Elle n’est pas aussi radieuse que le premier jour que je l’ai vue. Mais quand même. Elle est visiblement contente de ne plus arborer le tissu-oiseau-de-mauvaise-augure. Je suis content aussi.
Maman, Mme Zniber ne porte plus de voile. C’est bien, mon fils. Ça veut dire quoi ? Qu’elle a guéri, mon fils. Vraiment ? Ma mère ne répondit pas à cette question et me prit dans ses bras très fort.

Je me suis demandé un jour si Mme Zniber était marocaine. Elle ne parlait qu’en français. Maman, est-ce que Mme Zniber parle arabe ? Bien sûr mon fils. Mais pourquoi je ne l’ai jamais entendue parler arabe ? Un bon prof de langue ne te parle que dans cette langue-là. C’est comme ça que tu apprends.

À la fin de l’année, je suis allé dire au revoir à Mme Zniber. Je ne l’ai plus eue comme prof. Je l’ai rarement vue au collège. Ça me gênait d’être le chouchou d’une prof. Nous étions dans un environnement viril. Il fallait être un homme. Il fallait avoir le cœur dur et ne pas se soucier du malheur ou du bonheur des autres.


J’étais en Europe quand ma mère m’annonça la très mauvaise nouvelle : Mme Zniber était morte. Elle n’avait donc pas vraiment guéri. On ne guérit pas de cette foutue maladie. La grande faucheuse. La grande foutue faucheuse.

Mme Zniber est toujours vivante dans mon cœur. Elle a les cheveux longs et noirs. Elle est majestueusement belle. Elle est le tact et la culture elle-même. Elle parle d’une belle voix. Elle ne mourra jamais.

À toutes les Mme Zniber du monde…

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Monday, April 02, 2007

Le futur désert



Amine vient de m'en faire part et je suis détruit. Driss Chraïbi est mort. Hier, le 1er avril. Comme une dernière farce. Comme un poisson sous terre. Comme on disparaîtra tous.

Son livre le plus connu Le Passé Simple, publié en France en 1954, créa un tollé dans son pays d'origine, le Maroc. Je ne parlerai pas des raisons de ce tollé (suivi d'une longue censure) : c'est classique. Le livre, lui, était d'un verbe insolent, créatif, drôle, génial et souvent dur. Ce ne fut pas, pour moi, une lecture facile. Pas plus que ne le fut Nedjma de Yacine ou Le Pain Nu de Choukri. Mais ce fut le début d'une grande aventure. J'ai ensuite lu Vu, Lu, Entendu, Le Monde À Côté, L'inspecteur Ali; etc. Parfois, comme il arrive souvent avec les hommes de lettres, je m'essoufflais : les sujets revenaient, l'essence même de la pensée de l'écrivain réapparaissait et ce n'était plus la surprise du premier livre. Il y avait, cependant, toujours cet humour cinglant, audacieux, dont seuls sont capables les esprits libres de ce monde. Chraïbi était, à mes yeux, un esprit libre, un moqueur haut en couleur. Une sommité dans l'art de ne pas se prendre au sérieux, tout en évoquant des sujets très sérieux.

Au moment où je vous écris ces lignes, je suis vraiment ébranlé. Comme on l'est quand on perd un membre de sa famille. Comme on l'est quand une partie de nous-même s'en va, disparaît, s'envole. Parce que Chraïbi était, est une partie de moi.

Il me manquera.

Adieu Driss !


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Wednesday, March 21, 2007

Ochenta años de literatura



Je me suis d'abord essayé à "La mala hora". Il m'est tombé des mains. J'ai ensuite fini "Chronique d'une mort annoncée". Bof. Tout juste acceptable, pas plus. Puis j'ai lu "Cent ans de solitude". Je suis resté sans voix. Quelle plume ! Quelle imagination ! Quel verbe ! Depuis, je passe souvent devant "L'amour au temps du choléra" (sur ma table de salon) et j'hésite. Parce que je risque d'être déçu. Parce qu'il est difficile de faire mieux que "Cent ans de solitude". Mais, bon, un jour...



Cette année, Gabriel García Márquez fête ses 80 ans (C'est déjà fait...). En Espagne, on réédite son chef-d'oeuvre, chose qu'on a fait à un seul autre livre : "Don Quichotte De La Mancha". C'est peu dire...

Si vous n'avez pas encore lu "Cent ans de solitude", je vous y encourage grandement...

(PS : Si vous voulez comprendre le pourquoi de l'oeil au beurre noir de Márquez sur la photo, je vous invite à consulter cette adresse : http://passouline.blog.lemonde.fr/ à la date du 19 Mars 2007.)

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